L’exception Nigel

Nigel Kennedy et l’Orchestra of Life, 30 novembre 2010, Palais des Congrès.

Oubliez tous les codes du classique. Rangez costume trois pièces, queue de pie et petites chaussures en cuir. Nigel arrive sur scène en bottines lacées Stomp, et crête latérale Plasmatics. A ses côtés, un orchestre sobre et rangé.
Nigel, l’oxymoron du classique.
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Concert hors-norme

20h10 : Sourde impatience dans l’amphithéâtre du Palais des congrès. Faible lumière, pas d’obscurité totale. Dommage.
Deux cris dignes des All Blacks se font entendre dans les coulisses, deux cris de l’orchestre. Les musiciens s’installent. Nigel les suit.
Un concert classique normal aurait alors débuté. Mais rien n’est normal avec Nigel. Il se penche pour ramasser un micro déposé au sol. D’un français hésitant, il salue le public et demande à deux retardataires de s’asseoir. « Comment vous appelez-vous ? » « Pierre ? Oh, Pierre is my favourite name ! » Au moins deux qui, à l’avenir, éviteront d’être en retard.
Nigel se tourne ensuite vers son orchestre et présente ses musiciens un à un, en embrassant les femmes. L’exercice dérive rapidement, l’orchestre comprenant alors « Daniel Craig – James Bond« , « Ice-Cube« , et « Robert Redford« .

Puis, enfin, « Je connais un composer… Compositeur ? Compositeur. Bach. Je crois, il est très bien. »
Deux concertos pour violon de Bach : le concerto n°1 pour violon, puis le n°3 pour deux violons – qu’il interprète avec son deuxième violon Sonja Schebeck, « Skippy, son kangourou d’Australie ». Deux interprétations puissantes et mélodieuses, aux nuances parfaites.
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Concerto pour violon n°1 (BWV 1041)*, Deuxième Mouvement, Andante, Johann Sebastian Bach (Irish Chamber Orchestra)
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Concerto pour 2 violons en ré mineur (BWV 1043), premier mouvement, Vivace, Johann Sebastian Bach (Irish Chamber Orchestra)
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Entre les deux concertos, petit extra avec les Inventions de Bach, écrites initialement pour clavecin, (cf. ici) qu’il adapte au violon avec sa violoncelliste Beata Urbanek-Kalinowska. Duo d’orfèvres.

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Inventions, Johann Sebastian Bach (Nigel Kennedy – violon, Juliet Welchman – violoncelle)
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Second extra avant l’entracte. « Je connais un morceau. C’est Vivaldi. C’est trèèèès compliqué, mais c’est pas très grave ». Interprétation de l’Estro Armonico, Concerto pour 2 Violons, Cordes et Basse Continuo, Allegro. Pas très grave, en effet.
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21h20 : Reprise après 20 minutes d’entracte. Cris de l’orchestre, arrivée des musiciens. Nigel est absent. Un homme en manteau kaki, capuche sur la tête façon Houellebeck, apparaît en haut de l’amphithéâtre. Harmonica en main, il interprète le Printemps de Vivaldi en descendant les marches, s’arrêtant ici ou là pour demander le nom de personnes du public, relevant leur réponse de « It’s my favourite name !!!« . Nigel est décidément intenable. Arrivé sur scène, ses deux premières violonistes lui retirent sa veste. « Le temps ! Quatre saisons. Quatre ! Un… deux… trois… et quatre !! »

Place alors à 1h40 de musique. Une interprétation des 4 saisons comme jamais je n’en avais entendu. Un Printemps ponctué de « Yes ! » de l’orchestre et de coups de pieds de Nigel. Un Eté prodigieux salué par l’ovation de la salle. Un Automne piqué d’un duo entre Nigel et son alto Filip Kowalski, puis d’un solo du percussionniste Krzysztof Dziedzic. Enfin un Hiver agrémenté d’une partie  jazz – violon (Nigel), piano, contrebasse, et percussion.
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L’Estate, Troisième Mouvement Presto, Antonio Vivaldi (Nigel Kennedy)
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L’Inverno, Premier Mouvement, Allegro non molto, Antonio Vivaldi (Nigel Kennedy)
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Le Troisième Mouvement de l’Eté fut exceptionnel. Nigel se déplaçait pendant le morceau, offrant des nuances incroyables. Les solos et les duos d’instruments ajoutés par Nigel – luth, alto, piano, tambourin, violoncelle – éclairèrent les compositions de Vivaldi. Seul petit bémol néanmoins, la présence trop insistante du tambourin, surtout pendant le Printemps. Instrument qui ne figure pas dans la partition initiale de Vivaldi.

Nigel finit par trois extras. Trois morceaux aux couleurs de jazz, d’Irlande et de folk, teintés de sifflements, de « Yoho ! » des musiciens et du battement régulier des archets.
Entre chaque morceau, Nigel parle. Nigel parle beaucoup. Il place « fuckin » avant chacun de ses mots, nous dit que son français « is such a shit » et que la pire « fuckin » chose que ses « fuckin » professeurs lui aient apprise était ce « fuckin » « Keep QUIET ! »

Pour sonner le glas de ce concert démesuré, les musiciens se lèvent tout en continuant de jouer, parcourent la scène l’un derrière l’autre, disparaissent derrière le décor, et reviennent pour donner leur dernière note.

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Le seul défaut de Nigel : avoir choisi le Palais des Congrès.

Quel désastre. Jamais dans un concert classique – même aussi peu classique que celui de Nigel, les retardataires ne sont admis à entrer avant l’entracte. Politique que ne partage vraisemblablement pas le Palais des Congrès. La première partie du concert fut constamment perturbée par ces arrivées tardives. Nigel en riait. Mmmh.
Deuxième énormité : l’autorisation aux photos, ou du moins, l’absence d’interdiction. Hého, on n’est pas au cirque. Les flashs, les bip-bip des appareils photo, la lumière des iPhones… Un enfer. Pire, les sonneries de téléphone. D’autant plus insupportable dans une salle dont l’acoustique est faible.
Assez incroyable enfin, la vingtaine de personnes ayant décidé de partir avant la fin des extras. A croire que nous en étions déjà au générique.
Bande de clowns.
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23h : L’archet de Nigel est en piteux état, Nigel en arrache les crins abîmés. L’orchestre salue pour la nième foi. Mes mains me font mal.

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* BWV : Bach-Werke-Verzeichnis (catalogue des oeuvres de Bach)

Je veux le voir !!


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3 Comments

  1. Belle chronique de concert, malheureusement ce que vous dites sur le Palais des Congrès est vrai. C’est aussi le prix à payer de l’ouverture musicale de Nigel Kennedy.

    1. Merci beaucoup !
      Je ne pense pas que l’ouverture musicale de Nigel prône un tel irrespect. Si le concert avait eu lieu à l’opéra Garnier, ou même Bastille, les gens se seraient tenus correctement. Je maintiens ma position quant à la responsabilité du Palais des Congrès, ainsi qu’à celle des spectateurs qui se plaisent à profiter de la souplesse des règles. Peut-être suis-je trop classique sur certains points…
      Merci pour votre commentaire. :)
      PB

  2. Ah oui, je n’ai pas dit que c’est bien ni que l’on peut cautionner une telle attitude, je dis juste que c’est un risque à courir lorsque l’on élargit son auditoire… ;)

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