Diiiiis, c’est quoi un Castrat ?

Lundi soir, 19h. Une sonate de Mozart en fond, tu te laisses tranquillement glisser dans les entrailles de ton canapé. Ton chien ronronne, le pianiste entame une ultime variation, tu es bien. Tu en oublierais presque que l’affreuse sonnerie, qui vient s’ajouter aux notes sacrées, provient de ton appareil rectangulaire, communément appelé téléphone, sur lequel clignote invariablement le nom de ta chère grande sœur. Chouette.

Soupir, réflexion, lassitude, re-soupir, décrochage, haut-parleur, concentration.
«Blablabla …  Saint Valentin … blablabla … surprise … enfants … blablabla … pas de babysitter … s’il te plaiiiit. ».

En l’espace de vingt secondes, ta soirée de célibataire endurcie et ô combien assumée, s’écroule. Deux têtes blondes affichant un sourire béat partagent désormais ton canap’. Tu tentes l’excuse de l’école pour les mettre au lit. Loupé. « Hééé, c’est les vacances ! ». Ah oui, les « vacances ». Cool.
« Dis, tu mets la télé ? » Soit. Au loin Mozart, bonjour Endemol. Ah, non, mieux ! « Camping paradis ». Zapper, vite, très vite et … OH ! Les Victoires de la Musique Classique. Mmmh. Masquer ça en spectacle, ou « septacle », au choix. Bon, ils font la moue, mais tant pis. Ils auront des pâtes bolo, ça passera.

« Hééééééé, ils viennent quand les clooowns ? ». « Heu, plus tard. Ecoute plutôt comme cette pianiste joue bien ! »
Lasse, tu abandonnes jusqu’à l’idée de leur expliquer ce qu’est un piano, puisque de toute manière ils ne s’intéressent à RIEN…
… « Ahahahahahahahahaha !!! ». Comment ça « ahaha » ? J’ai loupé quelque chose ? « Regaaaarde !! Il chante comme une fille !!! ». Ah, oui, tiens, miséricorde. Le voilà, notre clown.
.

Non, les enfants, Philippe Jaroussky est un homme tout ce qu’il y a de plus normal. Il est contre-ténor et ainsi chante très haut. Oui, aussi haut, voire plus haut qu’une fille, mais par une technique bien particulière, qu’il travaille depuis très longtemps. Et il n’est pas le seul à savoir le faire.

Les contre-ténors, les altos, les contraltos, et les hautes-contre sont des chanteurs dont la tessiture s’apparente à celle d’une voix de femme. On les appelait autrefois les falsettistes ou les faussets, car ils chantent avec leur voix de tête et non avec leur voix de poitrine.

À l’époque, j’entends du XVIe jusqu’à la fin du XIXe siècle, ils étaient en concurrence avec des chanteurs d’une toute autre catégorie : les castrats. Véritables stars des scènes italiennes, les castrats faisaient l’admiration, l’étonnement ou le dégoût des publics européens. Les femmes étaient nombreuses à se jeter au cou de leurs idoles angéliques asexuées.
Ces Justin Bieber de l’époque avaient la particularité d’avoir une tessiture de femme portée par la puissance d’une voix d’homme. Rien à voir donc avec nos contre-ténors actuels, limités au registre de tête. Les castrats jouissaient d’une voix incomparable, que malheureusement aucun enregistrement de qualité ne pourrait nous faire goûter. « Anges » pour les uns, « chapons » pour les autres, le débat perpétuel eut raison de leur existence à la fin du XIXe siècle, la castration n’étant plus alors considérée que comme une ignoble mutilation.

Qui interpréterait désormais les rôles créés spécialement pour eux ?
Deux possibilités : des chanteuses travesties (chose courante pour l’interprétation des rôles d’enfants) ou des faussets. Et c’est bien entendu cette dernière solution qui est adoptée pour les œuvres baroques d’Haendel, Vivaldi, Scarlatti, Monteverdi et les autres. La tâche n’est pas chose aisée. Le chant d’un castrat ne ressemble à aucun autre. Leur particularité : les cabrioles des cordes vocales, de véritables oscillateurs humains.

Ecoutez plutôt : Philippe Jaroussky – Vivaldi Opera Arias. Mais pas trop fort, les enfants dorment enfin.

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2 Comments

  1. inesica

    Bonjour,

    J’ai adoré l’humour dans cet article :) également, j’aime beaucoup la manière dont tout est décrit…et dans le même temps que c’est trop informatif!

    Franchement, je n’ai jamais entendu parler des contre-ténors, castrats (inculte! je sais, mais je veux apprendre :)).

    Ce que j’ai trouvé: Les historiens rapportent que les meilleurs castrats pouvaient rivaliser en puissance, technique et hauteur avec une petite trompette.
    De nos jours, en l’absence de castrats, le répertoire destiné à ce genre de voix est habituellement interprété, soit par des contenterons, soit par des mezzo-sopranos, possédant une voix particulièrement agile et étendue.

    Ce que j’ai trouve aussi très intéressant c’est l’explication physiologique des conséquences de la castration:

    L’absence de sécrétion de testostérone empêche la mue vocale. Le larynx ne descend pas et reste ainsi proche des cavités de résonance, contrairement à l’homme ou à la femme, quoique à un degré moindre pour celle-ci. Cette position, ainsi que l’absence de la pomme d’Adam, donne à la voix davantage de clarté et joue sur la brillance des harmoniques. L’entraînement permettait au castrat de développer la musculature des cordes vocales, donc d’avoir une voix plus puissante.
    Le développement de la cage thoracique rajoutait à la caisse de résonance au service des cordes vocales.

    Bonne journée!

    1. Merci merci à nouveau pour toutes ces infos.
      Si tu t’intéresses aux castrats, je te conseille ce livre : « Histoire des Castrats » de Patrick Barbier http://www.amazon.fr/Histoire-castrats-Patrick-Barbier/dp/2246406811.
      C’est une véritable encyclopédie sur ce drôle d’univers.
      A très bientôt

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