Yannick et Lars à la Philharmonie

Mardi 5 avril 2011, 23h.
Tonnerre d’applaudissements dans le Grand Auditorium de la Philharmonie de Luxembourg. Yannick Nezet-Séguin et le London Philharmonic Orchestra saluent pour la 5e fois avant de disparaître définitivement dans les coulisses. Brrr, j’en tremble encore.

STOP
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20h. Salle comble. Les queues de pies et les robes longues du London Philharmonic Orchestra viennent de prendre place. Je trépigne d’impatience. Dans quelques minutes sera joué le 5e concerto pour piano de Beethoven « L’Empereur ». Ce concerto à trois mouvements, je le connais par cœur. Le voir interprété et dirigé par un grand orchestre et l’un des chefs contemporains les plus courus de la planète me fait frémir d’avance. Le grand piano noir Steinway mis à l’avant de la scène, à la place même du chef, attend, lui aussi. Enfin, Lars Vogt et le maestro Nezet-Séguin apparaissent.

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Lars et les autres

Aux premières notes, je frissonne. Les accords magistraux des violons répondent aux gammes folles du piano. Je sautille sur mon siège. De la puissance, de la puissance !! voudrais-je crier. Mais l’orchestre reste calme. Pas le temps de protester, voilà le thème, ce thème enivrant qui m’étourdit. Padadampampam… Nous voici seules, la musique et moi. Et ce thème qui se répète encore et encore.

La douceur du deuxième mouvement me calme un peu. Les archets des violons ondulent au souffle de Lars Vogt. L’Auditorium semble figé autour du piano céleste. Comment peut-on jouer des notes si douces ?

Déjà le troisième mouvement et ce thème qui revient à nouveau. Il va me rendre folle. Mais au fait, où est Yannick ? Caché derrière le piano, seule une ombre agitée témoigne de sa présence. Le dialogue dégénéré entre le piano et l’orchestre n’émane pas de lui. Ce soir, c’est Lars qui conduit. Tout son corps semble en osmose avec le reste de l’orchestre. La musique, il ne la joue pas, il la vit. Il ne tient d’ailleurs guère en place. A osciller ainsi sur sa banquette, la fausse note n’est pas loin. Et pourtant non. Je ne l’aurais de toute manière pas entendue. La théorie du jeu sur une fesse de Benjamin Zander prend forme. Et à ce niveau, la note importe peu.

Accord final. Silence. Grondement. Foudre ! Les mains de mes pairs frappent autant qu’elles le peuvent. Certains se trémoussent. Ils ont envie de se lever et de crier tous ces « Bravo! » qui les animent. Mais leur retenue est plus forte. Et la mienne aussi. Bêtement, je dois dire.

Yannick prend place au fond de son orchestre, les musiciens restent sages, et Lars revient. « Chopin ! Nocturne ! » (la 20e) Délicieux cadeau.
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Lars Vogt - Pianiste allemand
Lars Vogt - Pianiste allemand

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Yannick, cet incroyable singe

Vingt minutes d’entracte et une griffe de Lars plus tard (mon côté groupie), place à Berlioz et sa Symphonie Fantastique. Terrifiante symphonie en cinq mouvements, qui conte les étapes de la vie d’un artiste. Le piano a disparu. A la place, la petite estrade. Et Yannick Nezet-Séguin qui ne devrait plus tarder. Au fond, deux harpes, des percussions, beaucoup de vent. L’orchestre est au grand complet. Je préviens mon voisin de bien s’accrocher. Les deux derniers mouvements seront sans merci.

Puis, patatra… Au premier mouvement, je décroche. « Rêveries – Passions », il y aurait pourtant lieu de s’envoler. Mais je reste bien bas dans mon fauteuil. Non, ce n’est pas la musique, et ni même son interprétation sublime – qui manquerait peut être d’un brin de volupté, mais rien de grave. Non, non. Mon problème vient d’ailleurs : il Maestro. « C’est le public qui doit transpirer, pas le chef », disait Richard Strauss. Inversez cette phrase et nous y voilà. Je n’ai jamais vu un chef aussi agité. Qu’importe l’intensité, qu’importe le tempo, Yannick se tord de tous les côtés. Impossible de rester concentrée, son effervescence m’hypnotise, me fatigue. Regard interloqué à mes voisins, qui ne semblent pourtant pas en souffrir.

Yannick enchaîne et la Symphonie se poursuit. « Le Bal » et la « Scène aux champs »… Je pense à Marc. Marc Minkowski. J’aimerais qu’il tienne la barre. Sa baguette est si moelleuse, si onctueuse. Lorsqu’il dirige, la musique semble le transporter et rebondir sur lui. Son corps oscille et se balance doucement au flot des notes. Ces deux mouvements lui iraient si bien.
Yannick est son contraire. Son jeu est rude, droit, violent. La musique ne vient pas à lui, il la mène d’une main de fer, il la domine. Il a d’ailleurs un temps d’avance sur son orchestre, phénomène très étrange. Si un fortissimo suit un piano, sa baguette s’affole déjà devant le calme de l’orchestre. Drôle de chef. Mais après tout, si ça fonctionne, à quoi bon tergiverser ?

Les deux derniers mouvements lui donnent raison. « Marche au supplice » et « Nuit de sabbat ». Violence des percussions et puissance des cuivres pour une mélodie redoutable. L’artiste meurt dans d’épouvantables songes, les sorciers et les monstres ricanent, puis enfin le glas funèbre. Silence diabolique. L’auditoire est glacé. Yannick abaisse sa baguette. Je suis bouleversée.

Au diable la retenue, c’est debout que nous avons salué le maître.
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Yannick Nezet-Séguin
Yannick Nezet-Séguin

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Ecoutes :

Alexis Weissenberg – Piano Concerto No. 5, Op.73 ‘Emperor’ (1996 Digital Remaster): I. Allegro
Alexis Weissenberg – Piano Concerto No. 5, Op.73 ‘Emperor’ (1996 Digital Remaster): II. Adagio un poco mosso
Alexis Weissenberg – Piano Concerto No. 5, Op.73 ‘Emperor’ (1996 Digital Remaster): III. Rondo (Allegro)

Elisabeth Leonskaja – Chopin : Nocturne No.20 in C sharp minor Op. posth.

Rotterdam Philharmonic Orchestra – Symphonie fantastique, Op. 14: I. Reveries: Largo – Passions: Allegro agitato e appassionato assai
Rotterdam Philharmonic Orchestra – Symphonie fantastique, Op. 14: II. Un Bal (Valse): Allegro non troppo
Rotterdam Philharmonic Orchestra – III. Scene aux Champs: Adagio
Rotterdam Philharmonic Orchestra – Symphonie fantastique, Op. 14: IV. Marche au Supplice: Allegretto non troppo
Rotterdam Philharmonic Orchestra – Symphonie fantastique, Op. 14: V. Songe d’une Nuit du Sabbat: Larghetto – Allegro

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