CREMONE et autres histoires

.

* Avant propos ici ! *

.

Paris, janvier 2011

« Il pensa qu’au paradis des luthiers, le maître de Crémone devait être content de voir son chef d’oeuvre entretenu avec tant d’amour et de piété. » – Jean Diwo, Les Violons du Roi, 1990

Au chaud sur mon canapé entre quelques plaids et mon filou de chien qui prend, comme toujours, toute la place, une tasse de thé d’Assam encore trop chaude posée sur ma petite table noire Ikea et quelques airs classiques en fond, je lis avec amertume les derniers mots de l’oeuvre de Jean Diwo. Déjà je regrette ces heures de lecture grisante, à l’odeur de sève, de sapin et de vernis, tournant les pages plus vite qu’un Trille du diable, impatiente d’en connaître la fin.

Trop impatiente. Plénitude du point final, tu parles. Quitter ce livre, c’est quitter Crémone, Venise, Amati, Guarneri, Vivaldi, Stradivari. Abandonner cette Italie des 17 et 18e siècles à jamais marquée par sa musique, ses castrats et ses violons.

Fâchée d’en finir ainsi, je googlise à tout va ce qui pourrait faire revivre encore un peu le chef d’œuvre de Diwo. Frénésie d’une lectrice en classique, mon e-panier s’alourdit rapidement. Ouvrages sur Crémone, la lutherie, Farinelli…

Et puis lui : Moi, Milanollo, fils de Stradivarius. Petit dernier de Jean Diwo, récit d’un violon extraordinaire, suite parfaite aux Violons.

« Si je vous dis que je m’appelle Milanollo, né en 1728 et fils d’Antonio Stradivari, serez-vous étonné ? Peut être pas. Mais si j’ajoute que je suis un violon doué de parole, de souvenirs, d’émotions, sans doute plus. »

.

Quelques semaines plus tard en Lorraine

C’était un dimanche soir. Moi, Milanollo m’avait, comme je l’espérais, replongée dans l’univers des Violons du Roi. S’il était moins inattendu, il était en tout cas aussi intense. Suivre l’histoire d’un Stradivarius à travers les âges, d’archet en archet, était fascinant. J’avais l’impression de le connaitre. Et plus encore, j’avais envie de l’entendre jouer, de visiter son univers, de Crémone à Malzéville, dans la demeure de Teresa Milanollo qui lui donna son nom, et aujourd’hui entre les mains du violoniste canadien Corey Cerovsek…

Comme les Violons, le Milanollo aurait sa playlist, regroupant toutes les œuvres citées par Diwo. Une playlist en partie imaginaire, sans doute, mais en tout cas vraisemblable et bien réelle pour le reste. Bach, Vivaldi, Leclair, Corelli, Tchaïkovski, Strauss, Beethoven, Mozart, Ravel, Mendelssohn… Les Violons du Roi étaient baroques, Moi, Milanollo serait intemporel.

La playlist prenait bonne forme. J’en arrivais aux dernières années du Stradivarius. Pierre Amoyal, le Dr. Zuber, et puis Corey Cerovsek. Le violoniste avait décidé d’enregistrer les dix sonates pour violons et piano de Beethoven avec Paavi Jumppanen, pianiste finlandais. Un enregistrement récent, merveilleux dialogue entre le Milanollo et un Steinway.

« Dès le lendemain, Corey et Paavali se mirent au travail. Sans que ni moi ni le Steinway ne jouions de rôles actifs dans cette préparation. Juste ceux de spectateurs passionnés.
Pendant des jours, le violoniste et le pianiste se retirèrent dans un salon et étalèrent les partitions sur la table. Ils lurent, chantèrent, gesticulèrent et même, parfois, échangèrent des propos assez vifs. Les notes de la feuille suivante les mettant toujours d’accord, ils continuèrent d’aller de l’avant dans l’oeuvre du génie.
Comme Corey ne m’abandonnait pas une seconde j’ai assisté de bout en bout à ce travail préparatoire. J’ai pu ainsi me rendre compte que l’interprétation d’un tel monument musical ne commençait pas au premier coup d’archet ni à la première touche de piano.
Quatre heures de musique à saisir sur trois petits disques brillants, voilà la tâche qui nous attendait.
Elle s’étala sur trois semaines et fut un incroyable moment de bonheur. Si j’avais joué assez souvent la Sonate n°9, dite Kreutzer, les autres furent de merveilleuses découvertes.
Un seul bémol à ces heures enchanteresses : les pianos ne se transportent pas comme les violons ! Or j’aurais aimé faire un bout de chemin avec mon compagnon de La Chaux-de-Fonds. J’ai connu bien des instruments de sa qualité, mais je n’ai jamais partagé, comme avec lui, l’intense émotion de jouer Beethoven. Peut-être un jour, les hasards de nos vies d’instruments d’exception, lui Steinway, moi Stradivarius, nous permettrons d’ouvrir de concert de nouvelles partitions. » – 
Jean Diwo, Moi, Milanollo, Fils de Stradivarius, 2007

Un enregistrement récent… Mon sang ne fit qu’un tour. L’album était en ligne.
.

Intégrale des sonates pour violon et piano de Beethoven, par Corey Cerovsek et Paavi Jumppanen (écoute spotify)
Intégrale des sonates pour violon et piano de Beethoven, par Corey Cerovsek et Paavi Jumppanen (écoute spotify)

.
Impossible. Ce violon, dont j’avais suivi la vie, page par page, depuis sa sortie de l’atelier de Stradivari, jusqu’aux mains de Cerovsek, jouait désormais pour moi. Croyez le ou non, entendre le timbre de ce violon était bouleversant.

Ce soir là, les dix sonates de Beethoven tournèrent en boucle.

.

Luxembourg, un an plus tard

Hasard ? Coïncidence ? Le cycle « Camerata » des Solistes Européens de Luxembourg dédiait cette année trois de ses concerts à ces sonates. Au violon, Renaud Capuçon et son Guarnerius del Gesu « Panette ». Au piano, son ami de longue date Frank Braley.

Le violon « Panette », né dans l’atelier de Guarnerius en 1737, est un peu le petit frère du Milanollo. Deux enfants d’une place de Crémone qui marqua à jamais l’histoire de la lutherie. Giuseppe Guarneri et Antonio Stradivari, ces deux élèves de Nicolò Amati, qui donnèrent au monde les plus beaux violons jamais créés.

Alors bien sûr, lorsque, sur la scène de la salle de musique de chambre de la Philharmonie Luxembourg, le Panette exalte les sonates de Beethoven avec le Steinway de la Philh’, j’ai du mal à rester en place. L’archet de Renaud Capuçon m’hypnotise. Le duo des deux amis est parfait. Je crois revivre les lignes de Diwo. J’en frissonne. Diwo, Les Violons, Crémone, Stradivari, le Milanollo, Cerovsek…

La suite se jouait là, devant moi.
.

Salle de musique de chambre de la Philharmonie Luxembourg
Salle de musique de chambre de la Philharmonie Luxembourg

.
Quelle plus belle fin aurait pu avoir cette aventure ? Voir le Milanollo lui-même ? Et si je vous disais que c’est à l’Heure Bleue, où Corey Cerovsek et Paavi Jumppanen enregistraient tantôt les dix Sonates pour violon et piano de Beethoven, que Renaud Capuçon et Frank Braley enregistrèrent ces mêmes sonates quelques années plus tard.
. 

Intégrale des sonates pour violon et piano de Beethoven, par Renaud Capuçon et Frank Braley (écoute Spotify)
Intégrale des sonates pour violon et piano de Beethoven, par Renaud Capuçon et Frank Braley (écoute Spotify)

.
Et si je vous disais qu’avant Corey Cerovsek, c’est à Renaud Capuçon que fut proposé le Milanollo. 
Mais que par amour pour le Panette… il le refusa.

.

Frank Braley (à g.) et Renaud Capuçon (à d.) - Philharmonie Luxembourg
Frank Braley (à g.) et Renaud Capuçon (à d.) - Philharmonie Luxembourg, le 6 février 2012

.

Un grand merci à MM. Frank Braley, Renaud Capuçon, Stéphane Gilbart et Eugène Prim.

. 

Publicités

5 Comments

  1. Julien

    Bonjour, très beau blog sur la musique classique, c’est rare sur wordpress et même ailleurs, justement en ce moment j’ai à choisir entre l’intégrale de liszt et chopin, même si j’ai une préférence pour liszt.

    1. Bonjour Julien. Merci beaucoup pour ce commentaire et bien désolée de cette réponse si tardive….. Quelle intégrale avez vous choisi finalement ? Depuis le temps, peut être les deux! ;) à bientôt !

      1. Julien Massa

        Je suis aussi long à répondre, j’ai choisi Chopin et je vais commander l’intégrale Corelli, la version de Pieter-Jan Belder, le coffret et pus beau ^^

      2. Julien Massa

        Les deux coffret de Corelli sont de Pieter-Jan Belder, je prendrai celui de 2005.

      3. Julien Massa

        Il y a le coffret samson françois qui est interressant.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s